LE VER EST DANS LE FRUIT


Dublin, 2023.

Il pleut sur la ville, comme toujours — mais cette pluie-là ne lave rien. Elle recouvre. Sous les façades géorgiennes de Ballsbridge et de Dún Laoghaire, sous les tours de verre qui bordent le canal à Silicon Docks, quelque chose pourrit lentement, à l'abri des regards qui ont appris à ne plus se poser.


Le 18 mai, à l'aube, la marée se retire de Sandymount Strand et laisse derrière elle un corps. Une jeune femme japonaise, en kimono de cérémonie, une ombrelle rouge posée près de sa main ouverte — seule tache de couleur sur des kilomètres de sable gris. À des milliers de kilomètres de Tokyo, son deuil restera muet. Le dossier sera classé avant même d'avoir été ouvert.


Elle ne sera pas la dernière. D'autres suivront, à quelques semaines d'intervalle, chacune trouvée dans un lieu différent de la ville — une ruelle derrière Temple Bar, un appartement de Silicon Docks, un parking souterrain, le port, une falaise battue par le vent.
Chacune avec un nom.
Un pays d'origine.
Une raison, toujours différente et toujours la même, de s'être retrouvée à Dublin. Et, dans la main ou dans une poche, un objet qu'elle n'a jamais lâché — un porte-bonheur, une peluche élimée, un bracelet de perles, une amulette en argent. Le seul fragment d'elles-mêmes que personne n'aura pensé à confisquer.


C'est dans ce Dublin-là qu'atterrit Chris, un officier de police marseillais envoyé en mission de liaison — officiellement pour suivre la trace d'une cargaison de drogue de synthèse remontée de Marseille jusqu'au port de Dublin, officieusement pour être tenu à l'écart de tout ce qui compte vraiment. On lui donne un dossier qu'on voudrait qu'il regarde sans y toucher. On lui donne aussi, comme équipière, une jeune recrue de la Garda dont personne ne veut : Deirdre, vingt ans, rousse, plus habituée aux bibliothèques qu'aux salles d'interrogatoire — quelqu'un qui a grandi à travers les livres, avant d'apprendre, plus tard et plus durement, à vivre à l'intérieur des questions qu'ils posent.


Ce que le commissariat de Pearse Street prend pour un tandem mal assorti — un flic étranger qu'on veut occuper, une gamine qu'on veut caser — devient autre chose. Chris regarde ce que personne d'autre ne regarde plus. Deirdre voit ce que personne d'autre ne sait voir : une chaise tournée dans le mauvais sens, un fil tiré sur un ourlet, une trace de pneus qui ne raconte pas l'histoire qu'on voudrait qu'elle raconte. Ensemble, ils commencent à tirer un fil que la ville entière — la police, les avocats, les investisseurs, les tribunaux — préférerait laisser pendre dans le vide.


Ce fil les mène vers un monde où les apparences protègent mieux que les murs : une agence d'escortes aux activités troubles, des sociétés-écrans, des fortunes dont personne ne demande jamais l'origine. Chris et Deirdre y croisent des hommes dont les motivations ne sont jamais tout à fait celles qu'ils affichent — certains cherchent la vérité, d'autres préfèrent qu'elle reste enterrée.


Le Ver est dans le Fruit raconte comment les silences les plus respectables finissent, mis bout à bout, par former un seul et même complice.


Entre Chris et Deirdre, quelque chose se construit aussi — un mouchoir rouge tendu sur une plage, une bourrasque dans le Connemara, un silence qui en dit plus qu'une déclaration. Mais Dublin n'est pas une ville qui laisse les choses se terminer comme on l'espère.


Depuis quand a-t-on cessé de les voir ?